Jan
10
2010
4

Comité invisible – L’insurrection qui vient

Nous sommes
devenus les représentants de nous-mêmes – cet
étrange commerce, les garants d’une personnalisation
qui a tout l’air, à la fin, d’une amputation.

Livre Comité invisible l'insurrection qui vientTous les “ça va ?” qui s’échangent en une journée font songer à autant de prises de température que s’administrent les uns aux autres une société de patients. La sociabilité est maintenant faite de mille petites niches, de mille petits refuges où l’on se tient chaud. Où c’est toujours mieux que le grand froid dehors. Où tout est faux, car tout n’est que prétexte à se réchauffer. Où rien ne peut advenir parce que l’on y est sourdement occupé à grelotter ensemble.

Je te propose d’entamer la lecture de cet ouvrage dans le métro, en rentrant d’une journée comme une autre au travail. Le contexte, l’environnement est important pour apprécier au mieux le contenu.

L’idéologie défendue comme le mode d’emploi de l’insurrection ponctuant le livre sont finalement presque annexes, étouffés par l’efficacité du constat, propre, précis et incroyablement dur qui est asséné dans la première partie (la plus conséquente par ailleurs).

Chacun en prend pour son grade, il y a nécessairement un passage qui t’est dédicacé, quel que soit tes origines, ton horizon politique, ta classe sociale, ton mouvement, ta tribu. Et c’est le tour de force de l’essai : en une centaine de pages, cette analyse tellement juste et implacable dissèque la société contemporaine et les rapports humains. La névrose urbaine, le mal-être.. tout y passe. C’est traité avec finesse, bien écrit, les auteurs placent habilement leurs petites cartes “culture” sur la table, ce qui permet de sortir du cliché que l’on peut facilement se faire du discours anarchiste /autonomiste.

Un joli cadeau pour un responsable marketing Procter&Gamble, un militant gauchiste, un biobobo, ou quiconque ne s’étant jamais remis en question.

La version PDF est notamment disponible ici.

PS : Paru il y a bientôt 3 ans, ce constat n’a pas pris une ride. Si bien que les éditions du MIT s’en sont discrètement pressé une version anglophone en août dernier, à bon entendeur.

Written by LA PRAVDA in: Observation globale | Tags: , , , ,
Aug
24
2009
2

Céline – Voyage au bout de la nuit

C’est ballot de recommander un classique de littérature ici hein?

Pas du tout. La génération Y (digital native) ne lit plus. Une fois le sport et les sorties évacués, ADSL régit le reste de notre temps libre. Ces quatre lettres tu le sais mènent alors la danse à grands coups de mails, réseaux sociaux, blogs, sites, téléchargement de musique, de films ou de séries, grignotant les minutes que l’on dédicacerait à se plonger dans un bouquin.

La lecture représente aujourd’hui pour beaucoup un investissement en temps assez décourageant que l’on réserve au mieux pour ses vacances. La sélection en devient d’autant plus essentielle: Pas le droit à l’erreur, priorité donc au sum.

D’où la justification de ce post. Je propose ce chef-d’oeuvre pour motiver ceux qui comme moi étaient bêtement passé à côté de cette valeur sure.
Voyage au bout de la nuit est un bijou, nihiliste et cinglant à souhait. Articulé autour d’un périple passant par la banlieue parisienne, l’Afrique coloniale et les Etats-Unis, la bassesse et le vice des hommes y sont décortiqués avec une dextérité incroyable. Je crois que la plume jouissive de Céline passe au crible à peu près tous les travers de l’être humain. Autant te dire que je l’ai savouré comme il se doit, sourire malicieux au coin de la bouche. Indispensable et jubilatoire. Si tu l’as déjà lu, on se comprend, sinon tu me remercieras plus tard.

Ce roman est un vivier à citations, on pourrait quasiment le reconstituer d’extraits en extraits. Ci-dessous un superbe passage que j’ai pris un malin plaisir à recopier juste pour te mettre dans le bain.

voyage_au_bout_de_la_nuit Céline

Dans le cas où nous étions, un homme, un costaud, m’aurait fait peur, mais d’elle je n’avais rien à craindre. Elle était moins forte que moi, comme on dit. Depuis toujours l’envie me tenait de claquer une tête ainsi possédée par la colère pour voir comment qu’elles tournent les têtes en colère dans ces cas-là. Ça ou un beau chèque, c’est ce qu’il faut pour voir d’un seul coup virer d’un bond toutes les passions qui sont à louvoyer dans une tête. C’est beau comme une belle manoeuvre à la voile sur une mer agitée. Toute la personne s’incline dans un vent nouveau. Je voulais voir ça.
Depuis vingt ans au moins, il me poursuivait ce désir. Dans la rue, au café, partout où les gens plus ou moins agressifs, vétilleux et hâbleurs, se disputent. Mais je n’aurais jamais osé par peur des coups et surtout de la honte qui s’ensuit des coups. Mais l’occasion, là, pour une fois était magnifique.
” Vas-tu t’en aller? ” que je fis, rien que pour l’exciter encore un peu plus, la mettre à point.
Elle me reconnaissait plus, à lui parler comme ça. Elle s’est mise à sourire, horripilante au possible, comme si elle m’avait trouvé ridicule et bien négligeable… ” Flac ! Flac ! ” Je lui ai collé deux gifles à étourdir un âne.
Elle est allée s’aplatir sur le grand divan rose d’en face, contre le mur, la tête entre les mains. Elle soufflait à petits coups, et gémissait comme un petit chien trop battu. Et puis, elle a comme réfléchi et brusquement elle s’est relevée, toute légère, souple et elle a dépassé la porte sans même retourner la tête. J’avais rien vu. Tout était à recommencer.

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