Céline – Voyage au bout de la nuit
C’est ballot de recommander un classique de littérature ici hein?
Pas du tout. La génération Y (digital native) ne lit plus. Une fois le sport et les sorties évacués, ADSL régit le reste de notre temps libre. Ces quatre lettres tu le sais mènent alors la danse à grands coups de mails, réseaux sociaux, blogs, sites, téléchargement de musique, de films ou de séries, grignotant les minutes que l’on dédicacerait à se plonger dans un bouquin.
La lecture représente aujourd’hui pour beaucoup un investissement en temps assez décourageant que l’on réserve au mieux pour ses vacances. La sélection en devient d’autant plus essentielle: Pas le droit à l’erreur, priorité donc au sum.
D’où la justification de ce post. Je propose ce chef-d’oeuvre pour motiver ceux qui comme moi étaient bêtement passé à côté de cette valeur sure.
Voyage au bout de la nuit est un bijou, nihiliste et cinglant à souhait. Articulé autour d’un périple passant par la banlieue parisienne, l’Afrique coloniale et les Etats-Unis, la bassesse et le vice des hommes y sont décortiqués avec une dextérité incroyable. Je crois que la plume jouissive de Céline passe au crible à peu près tous les travers de l’être humain. Autant te dire que je l’ai savouré comme il se doit, sourire malicieux au coin de la bouche. Indispensable et jubilatoire. Si tu l’as déjà lu, on se comprend, sinon tu me remercieras plus tard.
Ce roman est un vivier à citations, on pourrait quasiment le reconstituer d’extraits en extraits. Ci-dessous un superbe passage que j’ai pris un malin plaisir à recopier juste pour te mettre dans le bain.

Dans le cas où nous étions, un homme, un costaud, m’aurait fait peur, mais d’elle je n’avais rien à craindre. Elle était moins forte que moi, comme on dit. Depuis toujours l’envie me tenait de claquer une tête ainsi possédée par la colère pour voir comment qu’elles tournent les têtes en colère dans ces cas-là. Ça ou un beau chèque, c’est ce qu’il faut pour voir d’un seul coup virer d’un bond toutes les passions qui sont à louvoyer dans une tête. C’est beau comme une belle manoeuvre à la voile sur une mer agitée. Toute la personne s’incline dans un vent nouveau. Je voulais voir ça.
Depuis vingt ans au moins, il me poursuivait ce désir. Dans la rue, au café, partout où les gens plus ou moins agressifs, vétilleux et hâbleurs, se disputent. Mais je n’aurais jamais osé par peur des coups et surtout de la honte qui s’ensuit des coups. Mais l’occasion, là, pour une fois était magnifique.
” Vas-tu t’en aller? ” que je fis, rien que pour l’exciter encore un peu plus, la mettre à point.
Elle me reconnaissait plus, à lui parler comme ça. Elle s’est mise à sourire, horripilante au possible, comme si elle m’avait trouvé ridicule et bien négligeable… ” Flac ! Flac ! ” Je lui ai collé deux gifles à étourdir un âne.
Elle est allée s’aplatir sur le grand divan rose d’en face, contre le mur, la tête entre les mains. Elle soufflait à petits coups, et gémissait comme un petit chien trop battu. Et puis, elle a comme réfléchi et brusquement elle s’est relevée, toute légère, souple et elle a dépassé la porte sans même retourner la tête. J’avais rien vu. Tout était à recommencer.
